arbres, chapelles, fontaines, calvaires à loques, arbres à clous   Leave a comment

  
 
Avec l’aimable autorisation de Jean Luc Dubart, chroniqueur à la Radio Télévision Belge (VivaCité), je vous communique son travail de "vulgarisation" qu’il fait sur les antennes belges: http://www.dubart.fr.st
 
"Nous avons plusieurs exemples d’arbres à clous, d’arbres à loques dans nos régions. Les deux plus connus sont certainement : Herchies, ou plutôt : Herbaut et Stambruges. Vous avez également, plus nombreuses alors, des chapelles à loques, c’est-à-dire des chapelles sur les grilles desquelles pendent ce que l’on appelle en patois picard des "berlouffes".
A Herchies : se dressent, côte à côte, un chêne et une chapelle dédiée à Saint Antoine de Padoue. En fait, il y a confusion, comme souvent d’ailleurs, entre Saint Antoine de Padoue et Saint Antoine l’Ermite…Dans le chêne sont enfoncés des clous fixant des linges ayant touché les furoncles des implorants. Vous voyez le lien entre clou, d’une part, le métal, et le clou, c’est-à-dire le furoncle. Et Saint Antoine l’Ermite est précisément vénéré pour les furoncles.
A Strambruges : il ne n’agit pas d’un chêne mais d’un robinier faux-acacia. Ce robinier a quelque 150 ans, il mesure 18 mètres et a une circonférence de 2m33. Cet arbre protège une petite chapelle abritant une statue de la Vierge, Notre-Dame de l’Arconpuch, Erconpuch, en patois picard. On pourrait parler de "l’arbre au puits". Puch, en patois, désignant précisément le puits.
Stambruges et Herchies, sont des exemples typiques de la conjugaison de rites païen (l’arbre) et chrétien (le culte des saints ou le culte marial, le culte lié à la Vierge Marie). Il faut avouer que c’est souvent la nuit que des personnes se présentent pour invoquer la Vierge contre la rougeole, la coqueluche, les maladies infantiles, le retard dans l’apprentissage de la marche. Mais  sur l’arbre alors pendent des linges, des morceaux d’étoffe qui ont touché la personne malade.
Et la conjugaison  des rites païen et chrétien est tout à fait explicite dans le rite suivant : les maux de dents peuvent être guéris si l’on fait trois fois le tour de la chapelle dans le bon sens en récitant un chapelet (rite chrétien) mais auparavant il aura fallu frotter un clou sur la dent douloureuse et le planter dans l’écorce (rite tout à fait païen et magique, faut-il le dire ?)
Comment  expliquer la fonction des arbres à loques, des arbres à clous ? Freud a donné une autre dimension au transfert. Mais la démarche, me semble-t-il, est tout à fait psychanalytique. Je m’explique. L’arbre est censé recevoir le mal, les puissances maléfiques, les puissances diaboliques. L’arbre, c’est bien sûr le lien entre le terrestre (les racines) et le céleste (les cimiers). Les racines vont transmettre le mal aux puissances telluriques, c’est le retour à la terre, je dirai presque à la Terre-Mère, à Déméter en quelque sorte…
L’arbre d’Ostiches : qui est un hameau au nord de la ville d’Ath, est campé sur le côté de la route : il est difficile de ne pas le remarquer. C’est un arbre à loques, à chiffons comme l’on dit parfois…
Le tilleul, enfin, de Han-sur-Lesse est le plus didactique avec son panneau qui explicite bien les tenants et les aboutissants de la croyance…" Encore merci à Jean Luc Dubart
 

Ci-dessous, informations communiquées par Mme Françoise Lempereur, Unité de Recherche en Médiation Culturelle, Département des Arts et Sciences de la Communication, Université de Liège.Informations publiées dans l’ouvrage "les guérisseurs d’hier et d’aujourd’hui"

"Paul SANGLAN, membre du SATPW

L’arbre guérisseur

1. Introduction

Pour présenter les arbres de Wallonie réputés pour leurs vertus thérapeutiques et comparer la situation actuelle avec celle d’antan, nous reprendrons brièvement un certain nombre de données anthropologiques et historiques et ce, afin de mieux faire comprendre tout le cheminement qui amena nos ancêtres à pratiquer des rites spécifiques. Nous consignerons ensuite le résultat de nos enquêtes et visites sur le terrain et en tirerons quelques conclusions. Précisons que notre travail sur le terrain s’est limité exclusivement aux "arbres à clous" situés dans les provinces de Luxembourg et de Liège, bien qu’en dehors de ces deux provinces, d’autres régions de Belgique, telles les provinces de Hainaut, de Namur, du Brabant wallon et quelques lieux en Flandre, comportent des sites identiques.

2. L’arbre symbolique, l’arbre sacré

De tout temps, l’Homme a tenté de représenter les notions complexes ou mystérieuses par des images ou des objets de son entourage familier, personnifiant en quelque sorte ces notions dépassant son entendement. Ce sont les "symboles" : animaux, plantes, insectes, planètes et objets divers. Les arbres figurent parmi les thèmes symboliques les plus riches et les plus répandus, à la fois par la diversité des espèces et par leur structure qui, à elle seule, justifie leur présence au sein de nombreuses philosophies. L’arbre est avant tout symbole de Vie et surtout de la vie cyclique puisque, chaque année, il meurt et reverdit. Sa verticalité symbolise aussi le chemin ascensionnel par lequel transitent ceux qui passent du visible à l’invisible, de la terre au ciel. C’est le pilier central qui soutient le temple ou la maison dans la tradition judéo-chrétienne, c’est aussi la colonne vertébrale soutenant le corps humain, temple de l’âme.

La forêt et les arbres qui la composent préexistent à l’homme et lui survivent. L’arbre traversant plusieurs siècles témoigne d’événements que lui seul est capable de mémoriser dans sa structure. Cette faculté qui, pour nos ancêtres, restait toute symbolique, est aujourd’hui concrétisée par une science auxiliaire de l’histoire : la dendrochronologie, qui permet non seulement de calculer l’âge d’un arbre abattu, grâce au nombre de ses cernes annuelles, mais nous renseigne de façon précieuse sur le climat et l’environnement de l’arbre tout au long de son existence. Si l’arbre symbolise la longévité, il symbolise avant tout le caractère cyclique de l’évolution cosmique, en un enchaînement perpétuel de mort et régénération, perceptible surtout chez les feuillus qui se couvrent de feuilles au printemps, produisent fleurs et fruits ensuite pour se dépouiller et sembler mourir durant la mauvaise saison jusqu’à la "renaissance" de la lumière, de la chaleur et de la vie.

L’arbre, surtout lorsqu’il s’agit de chênes, de hêtres ou de tilleuls majestueux, voit sa ramure se développer dans les premières couches du ciel. Dans de nombreuses mythologies, le tronc, reliant la cime aux racines ancrées dans les profondeurs de la terre, a joué le rôle de passerelle entre le Monde souterrain des morts (les Enfers) et le Monde céleste où siègent les dieux (les Cieux). Le Monde terrestre, à l’instar du tronc, est le lieu où évolue l’être humain. L’arbre est donc le trait d’union entre les mondes des Enfers, de la Terre et des Cieux ; la communication entre ces trois mondes se concrétise au travers de l’arbre.

Outre cette relation, il réunit les quatre éléments :

– l’eau, qui circule avec sa sève ; – la terre, fouillée par ses racines ;

– l’air, qui nourrit ses feuilles et dans lequel elles se meuvent ; – le feu, qui jaillit de son frottement.

Il assure également certaines fonctions renfermant un caractère sacré dès son origine tels l’Arbre du Jardin d’Eden, l’Arbre de la Vie (dispensant l’immortalité) et de la Connaissance (du Bien et du Mal qui donne la mort car il ouvre sur le pouvoir et le savoir), l’Arbre du Microcosme, l’Arbre Axis-Mundi. L’arbre accomplit aussi des missions que l’homme lui confie ; il joue une série de rôles l’aidant à se repérer dans l’espace et dans le temps, à s’abriter, à se nourrir, à se secourir. C’est ainsi que l’on dénombre les arbres limites, les arbres commémoratifs, les arbres de fêtes, les arbres régénérateurs, etc. Dans son Traité d’histoire des religions, Mircea Eliade écrit : « …Jamais un arbre n’a été adoré rien que pour lui-même, mais toujours pour ce qui, à travers lui, se « révélait », pour ce qu’il impliquait et signifiait. » Cette idée, partagée par d’autres auteurs, semble confirmer le fait que les croyances se focalisent sur l’arbre pour l’énergie contenue en chacune de ses parties, racines, tronc, ramure, feuillage et sa sève qui la distribue en chacun de ses points. Nous dirons donc que le choix de l’arbre comme symbole religieux n’est nullement le fait du hasard. Ce choix fut dicté à l’homme par la phénologie, la taille, la longévité de l’arbre, symbole de la Vie. Parmi les arbres communs de nos contrées, trois espèces dominent lorsqu’il s’agit d’utiliser l’arbre d’une autre manière qu’en bois d’œuvre ou de chauffage : le chêne, le frêne et le tilleul auxquels viennent s’ajouter, de manière plus épisodique, le hêtre, le robinier, le marronnier et même le charme ou l’aubépine.

Les arbres approchés à l’occasion de nos enquêtes appartiennent à ces espèces.

3. Du symbolisme à la réalité

Le chêne était l’arbre sacré des Grecs, des Romains et des Gaulois. Les Germains, quant à eux, retenaient le tilleul et les habitants des pays nordiques, le frêne. Chacun de ces peuples planta donc ces espèces dans des lieux publics, là où se rassemblaient les populations ou pour marquer les grands carrefours.

A l’époque des Gaulois, le chêne était lié au culte de la déesse Arduina (dont le nom est à l’origine du mot Ardenne) et une tradition orale, non étayée scientifiquement à notre connaissance, veut que les évangélisateurs chrétiens prirent l’habitude d’abriter sous ou sur les chênes, l’"image" de la Vierge Marie pour supplanter l’antique déesse (le sens du mot « image », au Moyen Age, était différent de celui que nous connaissons aujourd’hui, il s’applique généralement à une statuette) Les Chênes à l’image sont de plus en plus rares ; aujourd’hui, les hêtres ont souvent pris le relais en devenant à leur tour des Hêtres à la Vierge, sur lesquels une statuette, une image, voire une petite chapelle sert toujours de support à la dévotion . Le choix du tilleul protégeant une croix, une potale et plus tard, une chapelle, pourrait être un souvenir de l’époque franque quand, planté à proximité d’une forteresse ou d’un château, le tilleul y représentait l’autorité et la justice royales.

A proximité d’une croix d’occis (croix érigée à la mémoire d’une personne décédée de mort violente), le tilleul symbolisait sans doute l’"Arbre de Vie". Est-ce pour cette raison que l’essence fut choisie en masse pour commémorer le centenaire de la Belgique ? Peut-être…car en 1930, les Belges, majoritairement catholiques, assimilaient l’Amour de Dieu à l’Amour de la Patrie. On notera aussi que le tilleul était souvent associé au gibet. Il était alors garni ou accompagné d’une croix, voire d’un calvaire, permettant au condamné de se recueillir et de demander pardon à la Justice divine une dernière fois, de son vivant, pour les exactions commises.

Au XIIe siècle, saint Bernard fit de la forêt l’équivalent du "désert" des Evangiles, lieu de solitude et de ressourcement : « Les forêts t’apprendront plus que les livres ; les arbres et les rochers t’enseigneront des choses que ne t’enseigneront pas les maîtres de la Science » et l’hagiographie traditionnelle nous présente de nombreux saints ermites retirés dans le plus profond de la forêt – saint Monon de Nassogne (saint du VIIe siècle) par exemple -. Pourtant, très tôt, dès après la conversion des peuples francs consécutive à celle de Clovis, l’Eglise se prononça officiellement contre toute pratique rituelle liée aux arbres. Les prêtres, les ermites, les moines et les évêques – des saints tels Adelbert, Martin, Valery notamment -, firent abattre bon nombre de ces arbres pour y substituer des pratiques chrétiennes ; ils furent encouragés par des édits officiels, comme l’ordonnance qu’édicta Childebert en 544, ordonnance confirmée, au début du IXe siècle, par un édit de Charlemagne : « A l’égard des arbres, des pierres, et des fontaines, où quelques insensés vont allumer des chandelles et pratiquer d’autres superstitions, nous ordonnons que cet usage soit aboli, que celui qui, suffisamment averti, ne ferait pas disparaître des champs ces simulacres qui y sont dressés, ou s’opposerait à ceux qui ont reçu l’ordre de les détruire, soit traité comme sacrilège."

En 567, le concile de Tours condamna à l’excommunication ceux qui pratiquaient le "culte" des arbres et, en 658, celui de Nantes recommanda de brûler les arbres qualifiés de « sacrés » ou faisant l’objet d’un culte ou d’un rite. Cette volonté de réduire à néant toutes les pratiques qualifiées de superstitieuses se développa davantage dès le Xe siècle, au cours de la période de stabilité relative succédant aux dernières « invasions barbares ». Dès le XIIe siècle, les moines, cisterciens essentiellement, entreprirent de grandes déforestations au profit d’exploitations agricoles et, bien que leur but était essentiellement économique, ces défrichements permirent d’éradiquer la plupart des cultes "païens" liés aux arbres et aux forêts.

Entre les XVIe et XVIIIe  siècles, époque où la production de fonte nécessitait beaucoup de charbon de bois, on procéda à l’abattage systématique par des "coupes à blanc" mais cette exploitation abusive semble avoir épargné la plupart des arbres "significatifs" : les « arbres limites » qui assuraient le bornage d’une terre ou d’un domaine, furent, par exemple, épargnés.

4. L’arbre à clous et l’arbre à loques

L’arbre guérisseur ne date pas d’hier puisque déjà au VIe siècle, Cassiodore dans son Historia tripartita rapporte qu’à l’époque de la Fuite en Egypte de la Sainte Famille, existait à Hermopolis, en Thébaïde, un arbre nommé « Persidis » aux propriétés guérisseuses. Il suffisait aux malades de recueillir un fragment de l’arbre, fruit, écorce ou feuille, et de le porter accroché au cou pour se débarrasser du mal dont ils souffraient. Et d’enchaîner, qu’au moment du passage de la Vierge portant son divin fils, l’arbre s’inclina jusqu’à terre en signe d’adoration de Jésus-Christ…

Chez nous, parmi les arbres réceptacles des maux dont on veut se débarrasser, il faut distinguer l’arbre à loques, arbre sur lequel on attache un objet rappelant la maladie dont on souffre, un pansement ou un simple morceau d’étoffe ayant touché la plaie, et l’arbre à clous, où le mal est cloué avec un clou "chargé" au contact de la plaie ou de l’affection.. Le clouage dans l’arbre à clous est strictement lié à la croyance en ses pouvoirs guérisseurs, contrairement à l’arbre à loques utilisé aussi comme support d’ex-voto. Notre étude sur le terrain a permis de dégager quelques constantes : – la plupart des arbres cloués sont des tilleuls ; – le but du clouage est, habituellement, de se débarrasser des maux de dents, parfois des furoncles ou des "clous"  et, lorsqu’une chapelle prend place à côté de l’arbre, voire le remplace, c’est souvent à sainte Apolline qu’elle est dédiée, sainte Apolline invoquée, elle aussi, contre les rages de dents

Le rite du clouage s’effectuait de différentes manières et comportaient des variantes locales. Ainsi, dans son livre Les arbres fétiches de la Belgique, paru en 1912, Jean Chalon écrit, p. 9 : « Un des remèdes populaires les plus usités dans le pays wallon contre le mal de dents consiste à faire toucher la dent malade par un guérisseur (sègneu) avec un clou de cercueil, puis à aller ficher à minuit ce clou dans un arbre. Le mal doit disparaître au fur et à mesure que le clou s’enfonce. » P. 16 : « Il existe encore une autre méthode pour se débarrasser de certains maux, notamment des hernies : elle consiste à clouer la maladie à un chêne. A cet effet, on touche avec un clou de cercueil la partie malade, on place le patient nu-pieds devant le tronc d’un chêne et en prononçant certaines formules, on enfonce le clou dans l’arbre juste au-dessus de la tête du hernieux. Beaucoup de vieux chênes sont criblés à hauteur d’homme de clous qui rappellent cette cérémonie. » P. 17 : « Si un homme a mal aux dents, attendez que la lune soit en décroissance, alors enfoncez un clou dans la dent malade jusqu’à ce qu’elle saigne, et fichez ce clou, sans rien dire, dans la face nord d’un chêne en un point que le soleil n’échauffe jamais ; la dent malade ne fera plus souffrir son possesseur tant que l’arbre restera debout. C’est au Génie de l’arbre que s’adressent les hommages et les prières ; c’est sur lui aussi qu’on cherche à se décharger de ses maux. Il ne s’agit pas là de guérison, mais de déplacement, de sorte qu’au fond de cette thérapeutique trop confiante, on peut encore discerner l’idée très pessimiste que le mal physique est indestructible. » Tous ceux qui ont décrit le rituel de clouage s’accordent pour dire qu’il s’effectuait généralement de nuit, en l’absence de tout témoin. Une dame de la région d’Aywaille est plus précise : "Je suis allée avec ma grand-mère en pèlerinage à l’arbre à clous de Fraiture (Sprimont) en 1924. J’avais 8 ans. C’était un magnifique tilleul au tronc presque complètement couvert de clous. Nous avons enfoncé chacune le nôtre, fait le signe de croix, récité 3 Ave Maria, puis nous sommes parties à reculons pendant quelques mètres" (témoignage de Jeanne Julémont recueilli par Isabelle Godfroid).

Il nous faut reconnaître que, malgré les dizaines d’enquêtes menées dans tous les villages où la présence ancienne ou actuelle d’un arbre à clous avait été notée, personne d’autre que cette dame n’a avoué avoir planté un clou. Lors de notre enquête, les personnes auxquelles des questions relatives aux arbres à clous furent posées nous renvoyaient, tantôt à des personnes plus âgées, tantôt à un organisme tel l’Office du tourisme de l’endroit ou l’administration communale, voire le curé de la paroisse du lieu. Pratiquement toutes les personnes semblaient connaître l’existence des arbres, savaient que des rites ont été pratiqués envers eux mais présentaient une certaine gêne d’en parler.

5. Des arbres "christianisés"?

Faut-il croire que les arbres qui font actuellement l’objet de rituels de guérison ont été en quelque sorte "christianisés" lors des diverses périodes d’évangélisation que connut notre région, et particulièrement entre les 6e et 8e siècles ? En examinant de plus près les sites dans lesquels ils se développent, plusieurs caractères pourraient étayer cette hypothèse : ainsi, ils sont généralement plantés sur un sommet et à proximité d’une source ; ces arbres en remplaceraient d’autres qui faisaient l’objet, de temps immémoriaux, de rituels divers liés à la vénération d’une divinité antique, invoquée ou implorée pour le soulagement de certains maux.

L’obstination mise par l’Eglise à supprimer ces arbres "païens" aurait, involontairement, contribué à cultiver des croyances anciennes. Dans les milieux populaires en effet, le culte rendu aux arbres semblait totalement indépendant de celui prôné par l’Eglise ; pour eux, le fait de prier Dieu, la Vierge ou un saint thaumaturge était complémentaire, ne pouvant que renforcer l’action demandée simultanément aux deux parties. L’Eglise dut s’en rendre compte car elle changea d’attitude : renonçant à poursuivre la destruction des arbres, elle tenta de détourner les rituels antiques à son profit en plaçant sur l’arbre un crucifix, une statuette de la Vierge ou d’un saint. Choix stratégique ? La question reste posée : les arbres "à la Croix", les arbres "à l’Image", les arbres dédiés aux saints ou ombrageant leurs chapelles ne sont pas tous des arbres sacrés et rien ne prouve que la présence simultanée d’un arbre à clous et d’une chapelle soit le fait d’une récupération par l’Eglise. Il peut s’agir simplement d’une mise en commun de deux croyances se superposant pour ne plus pouvoir être dissociées.

Arnold Van Gennep va dans le même sens lorsqu’il écrit que les arbres sur lesquels de petites statues (nous dirions "potales" en région liégeoise) furent fixées n’ont pas été choisis parce qu’ils étaient sacrés antérieurement mais le contraire ; c’est la Vierge qui leur conféra ce statut. Et d’ajouter « Le seul raccord théorique pourrait être l’assimilation de ces chapelles et calvaires à l’ancien culte des dieux Lares des carrefours." La pratique du clouage ne semble pas antérieure au christianisme. Or, dans l’iconographie chrétienne, sainte Apolline, invoquée pour les rages de dents, présente pratiquement toujours une paire de tenailles, lesquelles pincent une dent de dimension souvent impressionnante. Il est dès lors aisé de croire que la sainte extrait le mal de dent à l’aide des tenailles, outil qui sert habituellement à l’extraction de clous, d’où une assimilation possible entre le mal et le clou. Dans ce cas, le rite du clouage pourrait avoir comme origine… le culte de sainte Apolline.

Autre hypothèse : certains arbres limites ont pu servir de « panneau d’affichage » sur lesquels étaient fixés des documents, arrêtés de lois, etc. De nos jours, sur les arbres situés au centre d’un village, à proximité d’une église ou dans un site d’intense passage, il n’est par rare de trouver des agrafes et clous utilisés pour fixer des avis et affiches annonçant l’une ou l’autre manifestation. Par méprise, ces clous ont pu suggérer l’idée de vecteur de guérison. Le rite du clouage ne remonterait pas fort loin dans le temps et ne serait donc pas le vestige d’un culte ancien. Quelle que soit l’origine du clouage, sa signification anthropologique semble claire : au fer, matière avec laquelle les clous étaient réalisés, est associé un principe maléfique car le fer engendre les intentions malfaisantes. Par le clouage, l’effet « aspirateur » d’éléments négatifs est mis en application : à son contact, le clou en fer attire à lui le mal à soulager, et le transmet à l’arbre qui, en vertu de la puissance de sa vitalité, annule l’effet du mal.

Le clouage peut donc être induit d’un acte magique, n’ayant jamais été une pratique chrétienne, même lorsqu’une chapelle est bâtie à proximité et dédicacée à un saint guérisseur (chapelles Sainte-Apolline à Sart-lez-Spa, Magnée, etc.). La relation entre le saint et le mal cloué n’est d’ailleurs pas toujours claire : certains saints retenus (saint Hadelin par exemple) n’ont parfois aucun rapport avec les maladies susceptibles d’être transférées à l’arbre cloué. La seule constatation qu’il nous est possible de faire est que le clouage, bien qu’encore très peu pratiqué, ait persisté jusqu’à nous.

6. Etat des lieux en 2003

Il semble que le rite du clouage s’est pratiqué un peu partout en Belgique et dans le nord et l’est de la France au moins, mais probablement pas avec la même intensité dans chacune de ces régions. L’étude est évidemment tronquée puisque la tradition se meurt. Précisons qu’actuellement, les arbres à clous sont plus nombreux, avec surtout une forte concentration en province de Liège, où, contrairement au Hainaut par exemple, on ne connaît plus d’arbre à loques.

La littérature sur le sujet nous apprend que la majorité des lieux de pratique du clouage se situaient dans une bande horizontale limitée, au nord, par une ligne passant par Renaix, Wavre et Visé et, au sud, par une ligne reliant Binche, Charleroi et Stavelot. Seuls quelques sites font exception et se placent en dehors de ces deux traits. Dans la province de Liège, la concentration est maximale dans un carré logé dans la bande définie ci-dessus et deux verticales passant, l’une par Tongres et Anthisnes, l’autre par Eupen et Malmédy.

Précisons d’emblée qu’avant d’effectuer notre enquête sur le terrain, nous avons lu tous les ouvrages ou articles cités infra dans notre bibliographie. A ce stade, nous avions recensé 60 arbres à clous pour les deux provinces envisagées, dont cinq seulement en Luxembourg. Des 60, treize durent être éliminés dès le départ car leur localisation était trop imprécise. Sur les 47 sites visités, 18 arbres ont disparu, la plupart foudroyés (la masse métallique qu’ils représentaient était évidemment très forte), d’autres ont été abattu par une intervention humaine, pour raison de sécurité ou…par décision des autorités religieuses locales.

Par trois fois, l’arbre disparu a été remplacé par un jeune qui a assumé, momentanément au moins, le même rôle que son prédécesseur. 15 arbres sont toujours vivants, parfois dans un état précaire, comme le Tilleul de Miermont à Saive par exemple. Les autres ne sont pas des arbres à clous au sens où nous l’entendons, c’est-à-dire ayant fait l’objet d’un rituel de clouage.

Ces résultats sont consignés dans les tableaux ci-dessous. On se reportera aux cartes pp.

Arbres disparus

Arbres encore en vie

Arbres remplacés (en vie)

LG04 Argenteau

LG28 Deigné

LG15 Jalhay

LG16 Banneux

LG22 Fontin

LG08 José

LX04 Dampicourt

LB01 Fouron-le-Comte

LG29 Ouffet ?

LG12 Forêt

LX02 Izier

 

LG27 Fraiture

LX01 Longueville

 

LG26 Gérômont

LG06 Liège

 

LG07 Herve

LG21 Limont

 

LG25 Hody

LG18 Louveigné (Hte-Cour)

 

LG17 Louveigné (Stinval)

LG11 Saint-Hadelin

 

LG10 Magnée

LG05 Saive

 

LG09 Melen

LG19 Sprimont

Clous récents

LG20 Plainevaux

LG32 Theux

LB01 Fouron-le-Comte

LX03 Saint-Hubert

LG24 Vien

LG21 Limont

LG33 Sart-lez-Spa

LG30 Xhoris (Fanson)

LG11 Saint-Hadelin

LG13 Tilff

LG31 Xhoris (Lognards)

LG30 Fanson

LG14 Tribômont

 

 

LG03 Visé

 

 

LG23 Xhos

 

 

 

 

 

 

Des résultats ci-dessus, nous pouvons avancer sans équivoque que la pratique du clouage a nettement régressé durant le siècle dernier, essentiellement au cours de la période qui suivit la deuxième guerre mondiale. Dans l’article qu’il publia en 1960, André Nélissen constatait déjà ce déclin. Une meilleure hygiène et les progrès opérés par la médecine ne sont certes pas étrangers à cette évolution. De même, l’accessibilité aux soins médicaux grâce à une Sécurité sociale permettant aux plus démunis de se soigner à moindre coût, favorisa également la régression de ces pratiques.

Si ces croyances sont aujourd’hui moribondes, la pratique du clouage n’est toutefois pas entièrement abandonnée. Parmi les arbres étudiés, quatre présentent encore des clous, voire des vis, récents : ceux de Saint-Hadelin, Xhoris (Fanson), Fouron-le-Comte et Limont. La tradition se maintient donc mais il est impossible de préciser dans quels buts. S’agit-il des mêmes motifs qu’antérieurement ou y a-t-il également une évolution dans la mentalité ou dans les objectifs poursuivis ? Peut-être sommes-nous en présence d’un geste désespéré de malades ayant recours à ce moyen alors que tous les autres ont échoué ? Nous ne nous prononçons pas, étant donné qu’aucun témoin n’a avoué encore accomplir cet acte. "

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Publié 25 juin 2008 par mmaurou dans Non classé

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